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vendredi 11 novembre 2005 Prostitution et travail « invisible » : une assimilation dangereuse
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Afin de faire avancer la cause de l’égalité entre hommes et femmes, certaines féministes, libérales ou radicales, considèrent que la société doit reconnaître le travail « invisible » des femmes en rémunérant celui-ci. Ce travail « invisible » pourrait se définir par les différentes tâches non rémunérées accomplies par les femmes, le plus souvent pour fournir différents services à leur mari et leurs enfants (bien qu’on puisse élargir la définition du travail « invisible » des femmes en incluant leur participation bénévole au sein de compagnies, de partis politiques, etc.). Ainsi, la reconnaissance du travail domestique (ménage) et « reproductif » (soin des enfants) est une revendication courante des féministes qui peut être considérée comme légitime. S’ajoute à cela une demande de reconnaissance qui, elle, me semble davantage problématique : en effet, il n’est pas rare que ces féministes ajoutent les activités sexuelles dans la définition de ce qui constitue le travail « invisible » des femmes. En considérant la sexualité comme un travail « invisible » des femmes, il n’y a alors qu’un pas à franchir pour invoquer le droit à la reconnaissance du « travail du sexe », ce que le lobby pro-travail du sexe s’est empressé de faire. Ce que je chercherai ici à défendre c’est l’idée que cette assimilation entre sexualité et travail « invisible » est, à la base, erronée et même dangereuse, et ce, qu’elle soit faite par des féministes de part et d’autre des luttes politiques. Selon moi, cette assimilation amène à légitimer et à renforcer l’asymétrie sexuelle entre hommes et femmes. Une assimilation fréquente Régulièrement, l’on insiste, dans la littérature féministe, sur le fait que les femmes fourniraient des services sexuels gratuits à leur mari et que cela constituerait, au même titre que les tâches domestiques non rémunérées, une forme d’exploitation des femmes à l’intérieur du patriarcat. Ainsi, Alison Jaggar affirme : « La situation est pire pour ces femmes qui ne sont pas payées pour le soin des enfants, le service sexuel et le travail domestique à la maison : la dépendance économique auprès de leur mari fait qu’il est difficile ou pratiquement impossible pour les femmes à la maison d’exercer leur autonomie (1) ». Cet argumentaire est souvent repris par des féministes, qu’elles soient davantage radicales (comme c’est le cas de Jaggar) ou libérales (parmi lesquelles on pourrait classer, entre autres, le lobby pro-travail du sexe). Le travail domestique et les rapports sexuels, en entrant dans la même catégorie (du travail « invisible »), nécessiteraient-ils alors les mêmes revendications ? Cette façon de lier activités sexuelles et domestiques est fréquente chez les féministes car elle permet de dresser un portrait de la situation d’aliénation et de contrôle patriarcal au sein de certains ménages composés d’un homme et d’une femme. Toutefois, l’idée de considérer l’activité sexuelle de la femme comme un « travail bénévole » s’avère pour le moins problématique : après tout, les maris ne sont pas plus rémunérés pour le temps qu’ils « consacrent » à l’activité sexuelle. Il faut donc qu’il y ait une asymétrie dans la conception de la sexualité selon les genres pour que l’activité sexuelle de la femme, et pas celle de l’homme hétérosexuel, apparaisse fréquemment comme un « travail ». Notons que les féministes qui ont lié activité sexuelle et travail domestique n’endossaient pas nécessairement cette vision asymétrique de la sexualité mais souhaitaient parfois rendre compte de la construction sociale de la sexualité, tout en proposant une autre vision des rapports hommes-femmes. Pourtant, certain-es défenseur-es du « travail du sexe » prennent au pied de la lettre ce rapprochement entre activités sexuelle et domestique de façon à faire passer leur discours politique comme un geste féministe. Ainsi, faire l’amalgame entre l’activité sexuelle des femmes et le travail domestique leur permet de tenter d’amener leurs interlocuteurs à admettre qu’il est tout à fait légitime que certaines femmes réclament de l’argent pour la même activité que d’autres femmes (les « femmes mariées ») exercent, selon ses défenseur-es, pour des biens matériels, un soutien financier de la part de leur mari ou « même pour rien »(2). Le sexe serait donc, aux yeux de certain-es militant-es pour le « travail du sexe », un travail « invisible » exercé par les femmes pour satisfaire les besoins sexuels masculins, et en ce sens, les personnes prostituées auraient historiquement été « féministes » avant l’heure puisqu’elles recevaient un salaire au lieu d’offrir des « dons » comme les épouses. Selon ces militant—es, l’opprobre social fait aux personnes prostituées serait même dû au fait qu’elles seules osaient demander de l’argent aux hommes pour une activité sexuelle considérée comme un « don » de la femme à l’homme. Ainsi en témoigne Claire Thiboutot, de l’organisme Stella (organisme montréalais qui vient en aide aux « travailleuses du sexe » et qui milite pour la reconnaissance et la décriminalisation complète de cette activité) : « Nous reconnaissons la prostitution et le travail du sexe comme l’une des quatre grandes institutions à la base de l’oppression des femmes : contrainte à l’hétérosexualité, reproduction, mariage, prostitution. Tout comme nous avons lutté comme féministes pour la reconnaissance du travail « invisible » des femmes à l’intérieur de ces institutions - éducation des enfants, soins aux malades, travail domestique, etc. - et contre les abus et les violences qui y prenaient place (et y prennent toujours place dans plusieurs cas), nous revendiquons la même reconnaissance pour ce qui concerne le travail du sexe ». Elle poursuit sur cette lancée plus loin : « Il faut comprendre que la norme, dans le cadre des institutions patriarcales, est que les femmes fournissent des services sexuels (ainsi que domestiques) aux hommes gratuitement. Le caractère transgressif de l’institution de la prostitution est que les femmes demandent explicitement de l’argent ou une forme de rémunération quelconque pour ces services (3) ». Ce que la gratuité implique L’argumentaire pourrait être recevable si on ne tenait pas compte de la nature même des activités (domestique et sexuelle) en question, de ce qui les différencie et de ce qu’implique la compensation financière pour chacun des cas. Ainsi, le travail domestique est une activité essentielle au bon fonctionnement de toute société humaine et de chaque individu. Imaginons un instant un monde dans lequel les jeunes enfants ne seraient pas pris en charge par aucun adulte et seraient laissés à eux-mêmes. Imaginons un instant l’état d’hygiène d’une société qui ne laverait plus rien. On se rend bien compte que sans ce travail « invisible » exécuté quotidiennement, et la plupart du temps gratuitement, par les humains (en grande majorité par les femmes), on vivrait dans un chaos à peine imaginable. C’est pourquoi un grand nombre de féministes considèrent, au nom de l’égalité entre les sexes, que ce temps consacré par les femmes au travail domestique devrait être reconnu et rémunéré au lieu d’être gratuit ou compensé par le don de quelqu’un (de l’homme, bien souvent) ou par une aide gouvernementale pour les « sans emploi ». Les deux cas amènent beaucoup d’insatisfaction : le fait de dépendre du don de quelqu’un crée une dépendance envers cette personne, alors qu’une aide gouvernementale pour les « sans emplois » ne permet pas la reconnaissance et la dignité du travail domestique. Mais si cette question intéresse les féministes, ce n’est pas dû au fait que l’activité domestique serait intrinsèquement une activité féminine, mais parce que cette activité, ayant traditionnellement été déléguée aux femmes, n’a jamais été reconnue, précisément parce que c’était en grande majorité des femmes qui l’occupaient. Le travail domestique en soi, essentiellement, n’est pas un travail qui doit être exécuté par une femme, il peut être effectué autant pas des hommes que par des femmes, par des vieux ou des jeunes, par des beaux ou des laids, etc. On peut alors présumer que le travail domestique a été non-rémunéré à cause de la place traditionnellement subordonnée des femmes dans la société. Au contraire, dans la prostitution, le raisonnement est différent. Ainsi, c’est parce que la place des femmes dans la société est dévaluée que sa sexualité est considérée comme une source de revenu et ce, pour deux raisons : d’une part, l’exclusion des femmes du monde du travail et des richesses, et d’autre part, le contrôle sexuel exercé par les hommes sur les femmes (tant physiquement que psychologiquement). En effet, le recours à la prostitution a historiquement toujours été plus grand dans les périodes de pauvreté ou de disparité entre les riches et les pauvres. Ces périodes sont souvent plus difficiles encore pour les femmes, car ce sont les hommes qui s’accaparent le travail. Les femmes doivent donc se tourner vers les solutions de rechange pour pouvoir survivre et nourrir leur famille. La prostitution représente alors un choix tragique pour les femmes qui ne peuvent ni se tourner vers un emploi ni vers une personne qui pourrait les aider financièrement. Notons également que la prostitution ne constitue pas une activité essentielle comme le travail domestique : la rencontre d’un partenaire sexuel est accessoire à la sexualité et accepter d’avoir un rapport sexuel avec quelqu’un demeure une faveur qu’on lui fait (tout en recherchant également une gratification personnelle) et non un impératif vital comme le fait de se nourrir, se laver ou élever des enfants. Comme le note Julia O’Connell Davidson : « Si l’absence d’un contact sexuel posait une menace à la santé et qu’une personne avait besoin de se voir prescrire les « soins » d’une travailleuse du sexe de la même façon qu’une autre a besoin des soins d’un docteur ou d’une infirmière quand elle souffre d’un mal particulier, alors l’apparence physique, l’âge, le sexe et la race du/de la prostitué(e) ne seraient pas des critères importants. Mais le sexe n’est pas une simple fonction corporelle ou un besoin physique. Notre vie érotique est fondée sur les idées que nous utilisons pour catégoriser, interpréter et donner du sens à l’expérience humaine et sociale » (4). Ainsi, ce n’est pas tant une satisfaction sexuelle que le prostituteur recherche en se payant une prostituée, mais ce corps-la, ce rapport-là, cette relation-là, etc. On est bien loin ici du travail domestique et de son indépendance en ce qui a trait aux critères corporels ou relationnels. La sexualité implique des dimensions beaucoup plus profondes et personnelles que de laver des planchers. De plus, pour comprendre que la grande majorité des personnes prostituées soit des femmes et que la grande majorité des « clients » soit des hommes, il faut nécessairement qu’il y ait disparité dans la conception de la sexualité des hommes et des femmes : l’idée que la sexualité masculine doive impérativement faire l’objet de soins particuliers et l’idée que la sexualité des femmes soit essentiellement un service rendu aux hommes et qu’elle n’ait pas vraiment de légitimité en elle-même. Le fait que certains tenants pour la reconnaissance du « travail du sexe » considèrent la sexualité de l’épouse comme un service non-rémunéré qu’elle rend à son mari en dit long sur la persistance de ce double standard sexuel entre hommes et femmes. Mais comme l’ont démontré les recherches de Sandra Lee Bartky sur le « travail émotif » des épouses, la compensation financière (directe ou indirecte) d’hommes en échange d’un soutien émotif (et de « services » sexuels) de femmes demeure une situation aliénante et frustrante pour ces femmes car l’argent ou les biens matériels ne viennent pas compenser le déplaisir d’une relation non réciproque. Ainsi : « Il serait difficile de montrer à quel point un tel support (économique) peut compenser une femme du dommage éthique et de la mystification générale auxquels elle est exposée dans le soutien émotif non réciproque. Plusieurs penseurs féministes ou conservateurs qui louangent cette capacité des femmes à offrir un support émotif ont simplement ignoré la possibilité que les femmes puissent souffrir d’un dommage moral lorsqu’elles pratiquent ce genre de support émotif ».(5) Comprendre le problème de l’asymétrie sexuelle Les recherches de Bartky démontrent également que cette non-réciprocité imprègne profondément une conception hiérarchique des rapports entre les individus, les uns se retrouvant dans la position d’une sorte de noblesse despotique (la noblesse masculine, dont parle Bourdieu) (6), les autres n’ayant pour seul but et pour seule possibilité de survie ou d’avancement que de séduire cette noblesse despotique. Contrairement à ce que suggérait Claire Thiboutot, ce n’est donc pas le fait que des hommes s’attendent à recevoir du sexe gratuitement qui apparaît problématique, mais plutôt le fait qu’il y ait des relations sexuelles non réciproques. Et nous devons, comme citoyens, combattre la non-réciprocité sexuelle, particulièrement celle qui génère des profits économiques, au lieu de faire la promotion d’une industrie basée essentiellement sur l’asymétrie sexuelle entre un vendeur et un acheteur de « services sexuels ». En effet, imaginons un instant un monde dans lequel chaque citoyen envisagerait sa sexualité comme une façon d’avoir du plaisir dans le respect du plaisir de l’autre : comment alors serait-il possible de tirer un profit économique d’une telle conception de la sexualité ? L’industrie du sexe tire son profit de l’asymétrie sexuelle, de la dichotomie dans les conceptions de la sexualité, et mine par le fait même l’égalité entre hommes et femmes et le droit, pour tous et toutes, à une sexualité plaisante. C’est donc, selon moi, à cause de l’asymétrie sexuelle et de l’inégalité économique entre hommes et femmes que la sexualité de celle-ci est considérée souvent comme un service pour l’homme, un travail. Et si l’idée de la rémunération du travail domestique est féministe parce qu’elle permet la reconnaissance des femmes qui exercent un travail essentiel à l’humanité, l’idée de la rémunération du « service sexuel » (celui des personnes prostituées comme celui des épouses) vient, quant à elle, renforcer le fait que les femmes doivent être exclues du monde du travail (ou sous-rémunérées) et que la non-réciprocité sexuelle doit demeurée inchangée car elle rapporterait financièrement aux femmes (7). Comme on le voit, l’association du travail domestique et de la prostitution ne tient pas la route car leur rémunération n’implique pas le même impact social pour les femmes. Ainsi, en rémunérant le travail domestique, une société met à égalité le travail traditionnellement féminin et celui traditionnellement masculin, et améliore le statut social des femmes. À l’inverse, en reconnaissant le « travail du sexe », une société considère la non-réciprocité sexuelle comme un fait de société dont nous pouvons profiter financièrement (et qui amène particulièrement les femmes à considérer leur sexualité comme un service) au lieu de tenter de combattre les inégalités entre hommes et femmes, ainsi qu’entre riches et pauvres. En refusant de reconnaître la prostitution comme un travail, les néo-abolitionnistes cherchent non pas à préserver une vision réductrice de la sexualité, comme le prétendent certains défenseurs du « travail du sexe », mais cherchent au contraire à combattre la conception traditionnelle de non-réciprocité sexuelle entre hommes et femmes que la reconnaissance de la prostitution viendrait légitimer et renforcer. Il m’apparaît alors irrecevable, lorsqu’il est question de la reconnaissance du « travail du sexe », d’invoquer la notion d’égalité des sexes dans l’accès au travail, et encore moins la notion d’égalité entre hommes et femmes au niveau de l’expérience de la sexualité. Notes 1. A. Jaggar, Feminist Politics and Human Nature, Rowman & Allenheld, 1983. p. 178. Mis en ligne sur Sisyphe, le er novembre 2005. Commenter ce texte Imprimer Nous suivre sur Twitter Facebook |
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Rhéa Jean, doctorante en philosophie L’auteure est doctorante en philosophie à l’Université de Sherbrooke et membre de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Elle détient également une maîtrise en études cinématographiques de l’Université de Montréal. |
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